Dans quelle étagère?

Au début ?

Au début, je suis de ces enfants qui adoraient patouiller dans la glaise des chemins creux de mon enfance. Il y avait l’attrait irrépressible pour ces premiers modelages, comme on réinvente le monde. Les colombins d’argile qui craquent de partout, les cuissons au coin des braises dans la cheminée, les fragiles poteries qui explosent lorsque le feu les effleure de trop près. 

 Cela ne m’a pas quitté. Plus grand, j’ai continué à malaxer cette terre, j’ai appris à échanger avec elle, à lui parler de mes désirs, à écouter ses contraintes. Et elles sont nombreuses ! Les moments passés aux Beaux-Arts de Bourges, auprès de Jacqueline Lerat et Yves Mohy, m’ont familiarisé avec le grès noir de la Borne et ouvert à un niveau d’exigence et de possibilités que je ne soupçonnais pas. L’argile, en passant de l’état de mollesse à l’état solide, nous oblige à nous adapter à chaque étape de ce lent processus. L’oublier un instant, c’est risquer de se retrouver, à la seconde, le bec dans l’eau ! J’ai aimé ce long compagnonnage avec cette matière, elle m’a aidé à me trouver moi-même, à comprendre de quelle argile j’étais moi-même façonné…

Plus tard, j’ai rencontré la terre vernissée à Cliousclat dans la Drôme, dans ce lieu emblématique des petites fabriques qui jalonnaient les bords du Rhône, aujourd’hui à peu près toutes disparues. Il subsistait encore dans ces murs la peine et le courage de ceux qui y avaient travaillé depuis plus d’un siècle et celle, plus récente, de Philippe Sourdive, qui avait su provoquer un nouvel élan créatif à la poterie, lui permettant de traverser le siècle. 

Depuis, ma pratique de la terre vernissée n’a plus cessé, nourrie de multiples rencontres, dont celle d’avec Gérard Lachens n’est pas la moindre. Enrichie aussi de nombreux voyages dans le temps et l’espace, pour constater que la terre vernissée est depuis longtemps partout chez elle, qu’elle a su s’adapter à tous les territoires, en imposant discrètement son utile présence dans tous les domaines de la vie domestique. 

Aujourd’hui, j’aimerais lui donner la parole. Je vois mon travail actuel comme celui d’un passeur, entre cette matière incroyablement vivante, si riche de possibilités, et le public qui la découvre. Mon intervention vise à permettre à la terre d’exprimer ce qu’elle a de meilleur en elle, à provoquer sa réponse. Pour cela, je privilégie un tournage enlevé et rapide, sans outils autres que mes mains, de formes plutôt ouvertes, qui viennent naturellement sur le tour. Mes montages et collages sont de ceux que l’on peut obtenir avec ses dix doigts. Pour recouvrir la terre, je préfère les engobes naturels colorés aux oxydes de base « historiques » que sont le fer, le manganèse, le cuivre et le cobalt. Mes émaux, teintés avec ces mêmes oxydes, sont un mélange de silice et de plomb, qui est la formule du cristal. La cuisson dans un four à bois finalise cette démarche en apportant de nombreuses nuances à mes poteries, avec une part d’aléatoire que je ne lui conteste pas. Chacune de ces étapes participe d’une danse inlassablement recommencée: celle du corps, des mains et de l’esprit du potier avec les quatre éléments, ses outils, ses couleurs… Si la danse ai été plus ou moins bien menée, le pot est là pour en témoigner également. Toucher la terre reste, pour moi, la meilleure des façons de se retrouver.